Le Saint-Laurent (2) : Le chemin de la liberté (Le Figaro 13 août 2002)
Le Figaro
Mardi 13 août 2002, p. 22
LE SAINT-LAURENT (2) Il a porté les rêves de millions d'immigrants poussés à
l'exil par les conflits ou la misère
Le chemin de la liberté
Françoise LEPELTIER
Voie stratégique la plus courte entre l'Atlantique et le coeur du continent américain, le
fleuve a été de tout temps le passage obligé des vagues migratoires qui ont peuplé le Canada. Colons de la
première heure, immigrants économiques, réfugiés politiques, tous ont débarqué dans ses ports,
Québec et Montréal.
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À quoi songe-t-elle, Marie-Angélique de Portas, sur le pont du trois-mâts, en ce jour d'automne de 1668 ?
Regrette-elle son choix quand elle tremble sous la morsure du vent arctique qui balaie le grand fleuve ? Son regard erre, se perd
à vouloir distinguer la mince ligne pourpre des rives. Elle se souvient à peine des contours étroits du petit port
de Honfleur où elle a embarqué trois mois plus tôt.
Trois mois d'une traversée dantesque, l'eau putride dans les tonneaux où nage une grenouille, seul repère pour
savoir si le liquide est encore potable, le pain moisi de vers que l'on mange dans le noir, les matelots avinés, l'océan
déchaîné qui oblige les passagers à s'entasser à fond de cale, la promiscuité, les maladies, le
brouillard qui enveloppe le navire comme un bateau fantôme. Trois mois pour rejoindre l'homme auquel elle est promise, Jean
Lecomte, soldat du régiment de Carignan.
Marie-Angélique a répondu à l'appel de Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame.
Comme ses compagnes de voyage, elle n'avait rien à perdre, elle, l'orpheline recueillie à l'hospice de La
Salpétrière. Tout plutôt que la peste, les guerres et la faim qui ravagent l'Europe. Tout, c'est accepter l'inconnu,
l'aventure de la Nouvelle-France.
En 1663, sous l'insistante pression de Jean Talon, l'intendant de Ville-Marie, Colbert a réussi à intéresser
Louis XIV au peuplement de ces terres d'outre-Atlantique. Les affrontements répétés avec les Iroquois ont
décimé les rangs des quelques familles qui s'y étaient installées. Si la France veut maintenir sa
suprématie sur les rives du Saint-Laurent, les postes de trappe et les comptoirs ne suffisent plus. Il faut les coloniser, y
enraciner un peuple.
C'est la mission que s'est assignée Marguerite Bourgeoys : « Je me dois à cause que c'est pour faire des familles.
» Elle n'est encore que l'aînée d'une nombreuse fratrie de Troyes, quand, lors d'une procession, cette pieuse jeune
femme a une vision : Dieu a tracé son destin au Canada. À Ville-Marie, elle fonde une petite communauté à la
limite du fleuve, la Ferme de la Providence, sur la pointe Saint-Charles. C'est dans ce refuge qu'elle accueillera entre 1663 et 1673 ses
« Filles du Roy ».
Au cours de ces dix années, les 800 jeunes filles qui transitent ainsi par le fleuve créent l'événement.
Gustave Lanctôt, auteur d'une étude sur l'immigration féminine en Nouvelle-France, décrit leur arrivée
: « Quand elles mettent pied à terre, gentiment vêtues d'un justaucorps de camelot sur une jupe de farrandine, portant
une coiffe de taffetas et, à la main, un mouchoir de linon, hauts fonctionnaires et jésuites, bourgeois, artisans et colons
font la haie pour accueillir, sourire aux lèvres, ces filles de France qui ensoleillent le pays neuf, en attendant d'être
demain les compagnes de nouveaux foyers et plus tard les mères de nombreux enfants. »
Dans leur maigre bagage, le trousseau payé par le trésor royal : une cassette, une coiffe, un ruban à souliers,
100 aiguilles, un peigne, un fil blanc, une paire de bas, une paire de gants, une paire de ciseaux, deux couteaux, un millier
d'épingles, un bonnet, quatre lacets et deux livres en argent. La dot de 100 écus allouée par Louis XIV ne leur est
versée que le jour du mariage. En 1760, date à laquelle le fleuve devient anglais, la population de ses rives compte 70 000
âmes, réparties de la confluence de l'Outaouais jusqu'à l'île aux Coudres et au site de Rivière-du-Loup.
Neuf Canadiens sur dix habitent alors à moins d'un kilomètre du Saint-Laurent.
Tous les jours Nadia passe devant le portail de la maison des « Filles du Roy », rebaptisée « Maison
Saint-Gabriel » par les Salésiens. Comme la plupart des Montréalais de fraîche date, elle ignore que c'est
derrière ces murs de granit gris que naquit la souche du peuple de Nouvelle-France. Nadia est kabyle, elle a fui les massacres en
Algérie. Depuis un an, elle et sa famille ont la nationalité canadienne. « J'ai prêté serment »,
dit fièrement la jeune femme en exhibant son passeport lie-de-vin.
Elle appartient à la dernière grande vague en date d'immigration, des milliers de Maghrébins qui ont fait de
l'arabe la deuxième langue parlée sur l'île de Montréal. Il y a seulement un siècle, c'était le
yiddish. Car de tout temps le fleuve a porté sur ses flots les peuples persécutés, poussés à l'exil
par les conflits ou la misère. Pour eux, le Saint-Laurent était chemin de liberté, synonyme d'une vie nouvelle.
Entre 1815 et 1881, plus de 800 000 immigrants débarquent dans les ports de Québec et Montréal.
Ce sont d'abord les Irlandais, chassés par la disette consécutive au phylloxéra de la pomme de terre qui frappe,
et pour dix ans, leur pays en 1840. Silhouettes décharnées qui s'accrochent à un dernier espoir, on les a
surnommés les Hungry Forties. De cette terre promise, beaucoup ne verront qu'un îlot, Grosse-Ile, où l'on a
établi un centre de quarantaine pour éviter les risques d'épidémie. Puis ce seront des juifs de Russie,
rescapés des pogroms, des Italiens, des Ukrainiens et des Chinois venus pour la construction du chemin de fer transcanadien et la
promesse d'une terre dans les provinces de l'Ouest.
Après la Deuxième Guerre mondiale, ce seront des Grecs, des Portugais, des Polonais, des Baltes, des Roumains, puis plus
tard des Haïtiens, des Sud-Américains. Tous ont emprunté le fleuve, sésame obligé vers les profondeurs
canadiennes. Tous ont arpenté, avant de partir pour leur destination finale, son prolongement terrestre, le boulevard
Saint-Laurent. Certains s'y sont fixés, véhiculant les cultures et le folklore dont ils étaient la mémoire
vivante. Vecteur d'idées nouvelles, de mouvements syndicaux, de revendications féministes, le fleuve a pétri un
autre peuple, urbain, multicolore, multiethnique.
Il y a désormais deux fleuves. Celui des villes bigarrées, industrielles et commerçantes, Montréal,
Québec, pour lesquelles il représente la voie de l'essor économique. Des kilomètres de quais attendent
porte-conteneurs et pétroliers. Les pylônes des lignes à haute tension ont depuis longtemps ravi aux clochers leur
titre de plus haut relief des côtes. Les édifices historiques ont été transformés en musées ou
en hôtels. Les centres-villes aux gratte-ciel miroitant se donnent des allures de métropole américaine.
Et puis il y a le fleuve des Canadiens français. Depuis la Révolution tranquille des années 1960, ils sont
devenus Québécois. Mais leur quotidien en a-t-il vraiment été changé ? Dans le petit port du
Havre-Saint-Pierre, anciennement la Pointe-aux-Esquimaux, l'une des premières escales de Cartier lors de sa découverte du
fleuve, un chalut vient de rentrer de sa campagne de récolte des pétoncles. D'un geste vif et précis, les deux
jeunes matelots détachent la chair des précieux mollusques, rare source de revenus. La saison touche à sa fin.
Bientôt les glaces emprisonneront le golfe, la seule route deviendra impraticable, le Nordic Express, cette
épicerie-quincaillerie flottante qui ravitaille la petite ville, cessera ses livraisons.
Alors, comme leurs ancêtres, les deux matelots poseront une cabane sur les eaux gelées, perceront un trou à l'aide
d'une chignole et s'installeront autour d'un poêle rudimentaire pour quatre mois de pêche blanche. Le temps se figera comme
le fleuve et l'enfant de Natashquan chantera à nouveau : « Mon pays, ce n'est pas un pays, c'est l'hiver. »
A visiter : - Maison Saint-Gabriel. 2146, place Dublin. Montréal. www.maisonsaint-gabriel.qc.ca - Maison des Ursulines. 12,
rue Donnacona. Québec. A lire : - Étude sur l'immigration féminine en Nouvelle-France, Gustave Lanctôt. 1952.
Éditions Chanteclerc. - Saint-Laurent. La « Main » de Montréal. Pierre Anctil (éd. Septentrion)
La voix du pays de Québec
« Tout de même... C'est un pays dur, icitte, pourquoi rester ? » Alors une
troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le silence : la voix du pays de Québec, qui était
à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre... Car en vérité tout ce qui
fait l'âme de la province tenait dans cette voix : la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille langue
jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence.
Elle disait : « Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés... Ceux qui nous ont menés ici
pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car, s'il est vrai que nous n'ayons guère appris, assurément
nous n'avons rien oublié ; nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les
mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le coeur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la
pitié qu'au rire... Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de
Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant : ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre
langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer
jusqu'à la fin... De nous-mêmes et de nos destinées nous n'avons compris clairement que ce devoir-là :
persister... nous maintenir. Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se
tourne vers nous et dise : « Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir... » Nous sommes un témoignage. C'est
pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour
obéir au commandement inexprimé qui s'est formé dans leurs coeurs, qui a passé dans les nôtres et que
nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants : au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit
changer... »
Maria Chapdelaine, Louis Hémon
L'île aux utopies
L'homme est sans doute un mythomane, au mieux un doux dingue qu'il convient de raisonner poliment. Le
directeur du ministère des ressources naturelles du Québec fixe avec inquiétude le Français assis en face de
lui. Nous sommes en 1895, et le mandataire d'Henri Menier, le roi du chocolat, vient de se porter acquéreur d'Anticosti, l'une des
600 îles qui parsèment le Saint-Laurent pour la somme de 125 000 dollars canadiens de l'époque.
Anticosti n'est pas n'importe quel rocher. Cédé en cadeau royal par Louis XIV à Joliet
en 1680 pour sa découverte du Mississipi, ce territoire aussi vaste que la Corse barre le golfe comme un énorme signe de
ponctuation. On y compte des ours bruns, des caribous et des aigles à tête blanche. Le sous-bois boréal est
infesté de mouches noires et de maringouins. Les bois d'épaves échouées sur les plages de galets
témoignent des quelque 400 bateaux fracassés sur ses récifs. Une poignée de pêcheurs venus des
îles de la Madeleine tentent d'y survivre. Un seul chenal permet de l'aborder sans danger. Et ce Français prétend en
faire une réserve de chasse, une villégiature capable d'accueillir tsar, princes et grands de ce monde ! Après tout,
si cela lui chante !
C'est plus qu'une lubie, c'est une utopie. Henri Menier veut bâtir sur ce domaine une
société parfaite, plier hommes et nature à sa loi. Il édicte des règles strictes : ni alcool, ni
tabac, ni chien, ni chat. Ayant vite épuisé la faune locale, il fait venir une dizaine de milliers de cerfs de Virginie.
Pour assainir les marais et éradiquer les mouches noires, il importe des grenouilles. Sur une langue de terre moussue, il fait
édifier une vaste maison de bois, aux pignons rococo, que les habitants de l'île appellent aussitôt « le
château ». Ils ne portent pas vraiment le seigneur des lieux dans leur coeur, surtout l'un d'eux, Gamache dit le sorcier,
dont la mort mystérieuse ne fera qu'ajouter à leur crainte. On dit que le « château » abrita une fois la
visite de Nicolas II, grand amateur de gibier. Menier n'y vient que rarement. Lorsqu'il meurt et que son héritier Gaston revend
l'île en 1926 à une compagnie d'exploitation forestière, le « château » prend feu une nuit, sans
que l'on sache s'il s'agit d'un accident ou d'un acte de vengeance. Du rêve utopique de Menier, il ne reste que des fondations
noircies. Et des cerfs de Virginie qui ont tant proliféré qu'ils ont modifié l'écosystème de
l'île.