La condition féminine et la réforme de la police en Afghanistan

Tonita Murray, ancienne directrice du Collège canadien de police, a passé les trois dernières années en Afghanistan comme conseillère à la condition féminine et au maintien de l'ordre au sein du ministère afghan de l'Intérieur. Elle tire parti de ses 30 ans d'expérience en recherche et en élaboration et réforme de politiques dans le maintien de l'ordre au Canada.

Après avoir consacré 30 ans au secteur canadien du maintien de l'ordre, comment vous êtes-vous retrouvée en Afghanistan?

C'est une bonne question. Je me suis toujours dit que j'aimerais finir ma carrière en œuvrant au niveau international. Je désirais rendre la vie plus intéressante tout en permettant à d'autres de profiter des connaissances et de l'expérience que j'avais accumulées au fil des ans. Cette possibilité s'est concrétisée avant que je ne prenne ma retraite de la Gendarmerie royale du Canada et c'est ainsi que j'ai pu participer à quelques brèves missions en Afghanistan en 2003. C'est ce qui m'a conduit au travail que je fais maintenant.

Avant d'aborder le travail que vous faites en Afghanistan, j'aimerais que vous nous disiez dans quelle mesure la situation des femmes a évolué au sein des organismes de maintien de l'ordre au cours de votre carrière. Quels sont les changements importants dont vous avez été témoin?

Je n'ai jamais été une policière assermentée mais, comme employée civile, j'ai assumé plusieurs responsabilités relativement importantes dans les domaines de la recherche, des politiques et de la planification, et des fonctions très proches des opérations. Je pourrais résumer tout cela en vous répétant un commentaire que j'ai déjà fait : au début de ma carrière, lorsque je me rendais dans les toilettes réservées aux femmes, j'y étais souvent seule alors que, à la fin de ma carrière, je devais parfois faire la queue.

Quant au rôle des deux sexes, j'ai été témoin du retour du balancier dans le secteur du maintien de l'ordre. Nous ne pouvons cependant pas encore prétendre à une réussite complète au Canada. Il reste des barrières invisibles dans certains domaines mais nous avons néanmoins parcouru beaucoup de chemin. Je peux donc mettre mon expérience de la façon de parvenir à l'égalité entre les deux sexes au service de l'Afghanistan dans les domaines où elle est pertinente.

Quelles sont vos responsabilités actuelles en Afghanistan?

Je suis conseillère, Police et condition féminine, auprès du ministre de l'Intérieur. Je relève en réalité du ministère. Lorsque je suis arrivée, pour diverses raisons, la personne qui avait défini mon poste est partie, et il m'est alors incombé de définir mes propres fonctions, ce qui s'est très bien passé. J'ai ainsi disposé d'une très grande marge de manœuvre qui m'a permis de rencontrer n'importe qui, du ministre jusqu'aux agents de police, pour vraiment bien connaître toute l'organisation, sans aucune restriction. Cela m'a beaucoup aidé à me faire connaître et à inspirer confiance.

Mon rôle en est un de conseillère. Je me suis consacrée principalement au recrutement de femmes dans la police afin qu'il y en ait un nombre suffisant et, plus important encore, pour veiller à ce que les femmes jouissent de responsabilités accrues. Tout le monde ici convient qu'il est important de recruter des femmes, mais sans pousser la réflexion jusqu'aux pouvoirs et aux moyens dont il faut les doter pour qu'elles aient de vrais emplois.

Y a-t-il au gouvernement afghan un ministère de la Condition féminine?

Oui, il y en a un. Le ministère de l'Intérieur, où je travaille, s'occupe de politiques. On lui demande souvent de surveiller ou de gérer des programmes. Évidemment, les femmes qui y travaillent apprennent comment devenir autonomes et comment conquérir et exercer le pouvoir au gouvernement.

Y a-t-il une tradition d'égalité des sexes en Afghanistan?

La réponse dépend de ce que vous entendez par égalité des sexes. Il est certain que je ne dirai pas que, dans la dimension culturelle, les femmes sont dominées. C'est tout simplement que les hommes et les femmes, dans la société afghane comme dans beaucoup de sociétés islamiques, mènent des vies parallèles et ont des fonctions différentes dans la société.

Les hommes s'occupent de la sphère publique et les femmes jouent un rôle plus important dans la sphère familiale. Cela ne veut pas dire qu'on ne leur donne nulle part la parole. En ce qui concerne l'égalité dans la police, en remontant aux années 1960, lorsque le roi Shah Zahir a constitué la police nationale, des femmes ont été recrutées en petit nombre et elles ont suivi la même formation que les hommes. Certaines d'entre elles sont encore en fonction dans des corps policiers.

Il y avait donc égalité dans le recrutement et dans la formation. Cependant, là aussi, c'est le déploiement qui a posé des difficultés. On ne leur a pas confié de rôles réels de policières.

On ne leur a pas accordé d'autonomie; elles étaient toujours les adjointes d'hommes.

La constitution afghane reconnaît officiellement l'égalité des droits des hommes et des femmes. Comment cela se concrétise-t-il dans la réalité?

Il est évident que c'est le cas au niveau du gouvernement, à un niveau structurel. Nous nous efforçons de mettre en place des capacités sous forme d'infrastructures dans les politiques, mais ce n'est vraiment pas une chose facile.

Le ministère de l'Intérieur est là pour promouvoir l'intégration des femmes. Il n'y a toutefois pas encore de reconnaissance réelle de l'égalité des sexes, il s'agit plutôt d'une égalité inscrite dans la constitution. Mais vous pouvez également prendre la constitution canadienne. En fait, le respect des droits de la personne n'a commencé à se concrétiser qu'après de nombreuses années quand les tribunaux ont eu à résoudre des différends. Les choses se passent de la même façon en Afghanistan : Il y a une reconnaissance théorique mais il faudra un certain temps pour que cela se concrétise dans la réalité et se répande à tous les niveaux de la société.

Quel est le type de délit le plus courant dont sont victimes les femmes afghanes?

On dit qu'elles sont victimes de beaucoup de violence familiale, et j'en ai certainement rencontré beaucoup d'exemples. De nombreuses policières ont elles-mêmes été victimes de violence de la part de leur conjoint, ou encore de leur père ou d'un fils. Je ne suis toutefois pas à l'aise pour en parler de façon affirmative, parce qu'on ne dispose pas de statistiques fiables; il s'agit essentiellement d'anecdotes. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problème. Dans la plupart des pays, les femmes sont victimes de violence. La question qui se pose est : à quel degré? Je peux constater moi-même un grand nombre de cas de relations de confiance et d'amour entre des hommes et des femmes au sein de la famille. Il me semble donc que nous avons tendance à mettre l'accent sur la violence dont les femmes sont victimes en oubliant que les familles ne sont pas toujours dysfonctionnelles. Beaucoup de bonnes choses se passent en Afghanistan.

Certains actes sont-ils considérés comme délictueux au Canada mais pas en Afghanistan? Qu'en est-il, par exemple, des mariages forcés?

Oui, il y a ces mariages forcés et les mariages de mineures. Il faut aussi savoir que si une femme afghane est victime d'agression sexuelle ou si elle quitte son foyer, on considère qu'elle a commis un crime. Ce n'est évidemment pas ce que dit la loi, mais les traditions vont dans ce sens. Il arrive fréquemment que des femmes soient emprisonnées à la suite de tels événements. J'ai connu quelques cas horribles dans lesquels des femmes avaient été victimes d'abus sexuels et ont fini par être considérées comme des criminelles plutôt que comme des victimes.

Il est donc compréhensible qu'elles hésitent à signaler des délits ou des abus parce que leur propre sécurité pourrait être mise en péril et, dans la plupart des cas, c'est à des hommes qu'elles devraient rapporter les crimes?

Oui, c'est vrai. Mais également parce qu'elles savent qu'elles seront blâmées parce qu'on estimera qu'elles ont mis en péril l'honneur de la famille. L'honneur est un élément essentiel dans la société afghane et ce sont les femmes qui en sont les détentrices. Si elles s'en vont, elles sont traitées comme des délinquantes parce que, en quittant la maison, elles ont mis en péril l'honneur de la famille.

L'une des choses sur lesquelles nous avons travaillé, essentiellement avec les conseillers américains de la police, est de mettre sur pied des unités d'intervention familiale dans lesquelles sont affectées des policières qui ont suivi la formation nécessaire pour s'occuper des femmes victimes de violence.

J'ai aidé à la mise sur pied de la première unité de ce genre à Kaboul, à titre expérimental et sans disposer de budget ni d'autorisation particulière. Cela a, en réalité, donné d'excellents résultats. Avec le temps, les Américains ont mis sur pied plus de 40 unités de ce genre en Afghanistan. L'an dernier, nous sommes parvenus à leur donner un caractère officiel et à les intégrer à la structure organisationnelle. Les résultats ont dépassé nos espérances parce qu'il a été décidé de mettre en place l'une d'entre elles à chaque siège provincial de la police et ensuite dans tout poste de police de district important en Afghanistan. Il est maintenant prévu de mettre sur pied 83 de ces unités, avec le budget nécessaire pour les doter en personnel. Le seul problème est que nous n'avons pas assez de policières.

À votre avis, quel est le principal défi auquel se heurtent ces policières?

Le plus important, pour elles, est d'être prises au sérieux. Elles racontent que leurs collègues masculins se moquent d'elles ou déprécient leur rôle. Pourtant, elles s'entendent bien avec eux mais elles ont du mal à faire reconnaître qu'elles peuvent accomplir des tâches de façon autonome. Il est très rare qu'une femme a l'occasion d'assumer la gestion d'une tâche.

Et sont-elles prises au sérieux au sein des collectivités qu'elles desservent? Y a-t-il également des résistances à ce niveau?

En règle générale, la police a très mauvaise réputation et est mal perçue, et cela s'applique aux femmes également. De plus, parmi le grand public, certains estiment que les policières ont une moralité douteuse. Elles ne sont donc pas vraiment respectées et c'est là une entrave à leur recrutement parce que les bonnes familles ne veulent pas que leurs filles deviennent policières.

Quel type de femmes réussissez-vous à recruter? Qui sont-elles?

Ils se sont organisés pour recruter de jeunes femmes parfaitement capables. L'un des problèmes est que le ministère lui-même fixe ses objectifs trop bas.

Que voulez-vous dire?

Ils ont abaissé les normes d'éducation pour permettre aux femmes de devenir policières sans prendre conscience que, sans mettre en place de programme pour permettre à celles-ci d'atteindre les normes de formation nécessaires, ils perpétuent de facto l'inégalité. Ce n'est donc pas la meilleure méthode, mais je n'ai pas encore fini de traiter cette question. Malgré cela, ils ont recruté d'excellentes jeunes femmes. C'est ainsi que, dans les provinces, certaines sont excellentes et nous avons recruté des policières au niveau intermédiaire des corps policiers avec une certaine réussite. Il s'agit de jeunes femmes parfaitement compétentes et intelligentes. Dans certaines provinces, elles ont une plus grande marge de manœuvre et plus de possibilités de s'adonner à des activités réelles de police qu'à Kaboul. Il n'est donc pas toujours vrai d'affirmer que les provinces sont conservatrices et que les femmes y ont moins de possibilités. En réalité, il y a des policières analphabètes dans certaines provinces qui font probablement davantage de vrai travail de police qu'à Kaboul.

Est-ce exact?

Oui. Il s'agit là d'un tout petit nombre de cas mais, dans les provinces, cela semble dépendre, dans une large mesure de la personnalité de la femme elle-même. Si elle s'affirme un peu plus et si elle est connue et respectée, elle pourra faire beaucoup plus de choses qu'une policière en poste à l'Administration centrale à Kaboul, qui est assez souvent traitée comme une enfant.

Ces femmes sont-elles des mères et des femmes?

Oh, oui! Pas toutes, mais un bon nombre d'entre elles sont mariées, ont des enfants et sont même grands-mères. Elles se sont mariées très jeunes et leurs enfants se sont aussi mariés jeunes. Cela dit, il y en a également qui ne sont pas mariées. On se retrouve donc probablement avec la même combinaison que dans la population policière féminine d'un autre pays.

J'imagine que si une mère ou une grand-mère veut devenir policière, elle doit avoir l'appui de son mari?

J'ai étudié un peu cette question en 2003 et à nouveau en 2005, et j'ai constaté qu'environ 60 % d'entre elles proviennent de familles de policiers, le plus souvent un homme de la famille est policier, et cela rend les choses plus faciles.

Pourquoi ces femmes veulent-elles devenir policières? Il faut qu'elles veuillent quelque chose d'autre que simplement trouver un emploi?

Quand vous leur posez la question, la plupart d'entre elles vous disent qu'elles veulent servir leur pays. Si vous creusez un peu plus, elles vous diront qu'elles veulent aider les gens. Il y a cependant de nombreux autres emplois qui leur permettraient de le faire, que ce soit en devenant infirmières, enseignantes, etc., surtout que le salaire versé par le ministère est très faible. Si elles ont suivi une scolarité, elles auront de meilleures possibilités de gagner de l'argent ailleurs. Je suppose que cela revient pour l'essentiel aux modèles de rôle qu'elles ont. Si elles proviennent d'une famille de policiers ou d'une famille de militaires, devenir policière leur paraît une bonne solution. Le père de l'une de nos bonnes recrues est colonel dans l'armée et appuie énergiquement le choix de sa fille.

Selon votre évaluation, les policières sont-elles exposées à plus de risques que leurs homologues masculins?

En vérité, c'est l'inverse tellement elles sont protégées. Quand des responsables de la police parlent des femmes policières, le sujet qu'ils abordent immédiatement après, la plupart du temps, est celui de leur sécurité. Vous allez souvent entendre parler de leur sécurité sexuelle, l'idée sous-jacente étant qu'elles sont les gardiennes de l'honneur familial. Les structures policières sont très protectrices avec les femmes; en règle générale, les femmes ne patrouillent pas dans les rues. Il est certain qu'elles ne patrouillent pas les rues en uniforme. Elles jouent des rôles d'arrière plan. Leurs fonctions les plus visibles peuvent être la fouille des femmes aux aéroports et peut être des patrouilles à un aéroport, ou quelque chose de ce genre.

Y a-t-il d'autres pays islamiques dont vous et vos collègues pouvez vous inspirer, aussi bien pour l'expérience que pour les modèles de rôle?

Oui, l'Afghanistan a accueilli récemment la première conférence internationale des policières islamiques que nous avons organisée. Comme il nous semblait que des policières islamiques d'autres pays constitueraient de meilleurs modèles que les policières occidentales, je suis allée rendre visite à des policières en fonction dans d'autres pays et j'ai voulu qu'elles viennent à Kaboul pour pouvoir y parler de leur expérience à des femmes afghanes.

Il est manifeste que les premiers pays qui viennent à l'esprit sont le Bangladesh et le Pakistan, où il y a des postes de police occupés par des femmes. On peut également parler des Émirats arabes unis, dans lesquels des femmes sont agents d'immigration et des douanes. Je n'ai toutefois pas encore rencontré de policières dans un pays musulman qui aient assumé la même gamme de fonctions que les policières occidentales. Mais elles s'adonnent à des tâches beaucoup plus larges que les policières afghanes pour l'instant.

Cette conférence a été un succès réel de ce point de vue et elle a permis de constater que les visiteuses faisaient preuve d'un niveau élevé de confiance et d'éducation. Toutes détenaient des diplômes universitaires. Elles disaient en même temps, « nous savons fort bien ce que vous, les femmes afghanes, vivez parce que nous avons vécu la même chose dans une certaine mesure ». Il y a donc manifestement là un dénominateur commun entre elles.

Qu'en est-il de vous Tonita? Avez-vous senti des résistances ou de l'obstruction en Afghanistan parce que vous êtes une femme?

En Afghanistan, les gens disent qu'il y a trois sexes : il y a les hommes, les femmes et les femmes étrangères. On fait donc des exceptions pour les femmes étrangères. Maintenant, vous ne me voyez pas, mais je viens d'avoir 69 ans. J'ai des cheveux blancs, je suis ridée et cela plaide manifestement en ma faveur. Ils me perçoivent comme une femme âgée et sage, car ils respectent les anciens dans ce pays.

Je réalise fort bien qu'une grande partie de ce que je vous raconte serait atténué mais le sous ministre avec lequel je travaille, m'appelle maintenant la « mère de la police ». Mais il ne s'agit là que de flatterie. Je dirai que, de façon générale, je ne me suis heurtée qu'à très peu d'hostilité ou de résistance. Cela tient pour beaucoup à la politesse et à l'hospitalité innées des Afghans et au fait qu'ils gardent leur opinion pour eux.