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Médecin, auteur, bénévole, humaniste : Une conversation sur Six Months in Sudan avec James Maskalyk

Photo de James Maskalyk avec l’équipe de Médecins Sans Frontières à Abyei, Soudan.  © James Maskalyk Partager
En 2007, James Maskalyk s’est rendu dans la controversée ville frontalière d’Abyei au Soudan en qualité du plus récent médecin en titre de Médecins Sans Frontières (Doctors Without Borders/MSF) sur le terrain. Depuis, il a écrit un livre sur son expérience. Six Months in Sudan se voulait au départ un blogue qu’il écrivait depuis son refuge à Abyei afin d’essayer de rapprocher sa famille et ses amis de ses très, très chaudes journées.

« Les gens sont avides de se rapprocher du monde, même dans ses parties les plus dures. Je suis allé au Soudan et j’écris encore sur cette expérience parce que je crois que ce qui sépare l’action de l’inaction est la même chose qui me sépare de mes amis. Ce n’est pas l’indifférence. C’est la distance. Puisse-t-elle être réduite.»

James Maskalyk, Six Months in Sudan

Pourquoi avez-vous choisi d’aller au Soudan? Que recherchiez-vous?

J’ai eu ma première véritable expérience de voyage quand j’étais à l’école de médecine. J’avais obtenu de l’argent pour suivre un cours facultatif international à Santiago au Chili. Je viens du nord de l’Alberta et j’ai été à Disneyland une fois. Je ne savais pas qu’on pouvait faire quelque chose d’aussi simple que d’embarquer à bord d’un avion, puis de se retrouver dans un nouvel endroit pour voir un monde tout nouveau. J’ai réalisé que mon histoire n’en était qu’une parmi six milliards d’autres histoires et que si je tombais sous les roues d’un autobus, le monde continuerait à tourner tout simplement. C’est un point de vue important que bon nombre de personnes partagent lorsqu’ils font leur première grande expérience de voyage.

J’ai aussi été exposé pour la première fois à la médecine de la pauvreté dans une période très déterminante de ma carrière. J’ai vu des personnes terriblement malades qui manquaient des soins nécessaires. J’ai eu l’impression que si j’étais formé pour prendre soin des gens malades, ces derniers étaient définitivement ailleurs qu’au Canada   ou du moins, c’est l’impression que j’avais. À partir de cette période, je me suis construit une carrière qui m’a guidé directement dans un endroit comme Abyei.

Je crois que ma motivation vient aussi du fait que j’ai écouté beaucoup d’épisodes de M.A.S.H. quand j’étais jeune...

Si je vous demandais de décrire Abyei en moins de trois mots pour nos lecteurs, que diriez-vous?

Chaud, poussiéreux... et soldats. Ce sont les trois mots qui me viennent à l’esprit.

Parlez-moi des Dinka. Ils semblent représenter la majeure partie de la population d’Abyei. Qu’avez-vous appris à leur sujet?

Les Dinkas sont des nomades qui vivent dans cette région depuis des centaines d’années et qui voyagent avec les saisons. Vous savez que ce sont des gens du Nil? Ils sont très grands et ils accordent une grande importance à leur système tribal. Ils règlent les différends par la médiation   de chef à chef. Ils ont une adoration éternelle pour la vache. Ils la valorisent et l’utilisent à titre de système monétaire, de dot et de muse pour leurs poèmes. Mais je crois que ce sont des gens en pleine transition. Je crois que la dure géographie du sud du Soudan les avait isolés de l’influence externe, et cela a beaucoup changé depuis la guerre. Il y a maintenant un afflux d’ONG et d’hôpitaux notamment, et les Dinka sont confrontés à certaines difficultés concernant leur mode de vie. Non seulement parce que le concept de pâtre devient désuet, en raison d’un déplacement aux frontières, de la propriété des terres...

Et de la rareté des ressources...

Oui. Il est également difficile de se déplacer lorsqu’il y a des conflits entre les frontières même si la plupart du temps, vous ne pouvez pas les voir. Les Dinka sont un peuple très fier, mais ces facteurs contribuent à la perte de leur mode de vie traditionnel.

Pour qualifier la façon dont vous les décrivez dans votre livre   le mot stoïque me vient à l’esprit. Je ne sais pas si c’est le mot juste.

C’est certainement le mot juste. Cependant, mon expérience est limitée, car je me trouvais dans un milieu très unique à Abyei. Ce sont des gens qui ont passé des années dans les camps de réfugiés, fuyant les combats. Est-ce que le manque de sourires était une tendance naturelle des Dinka, étaient-ils plus réservés ou retirés? Ou est-ce qu’ils attendaient simplement de voir ce qui se passerait ensuite?

Ils ne vivent certainement pas dans leur environnement naturel et dans des circonstances normales.

J’ai remarqué un comportement semblable lorsque j’ai travaillé au Cambodge. Les gens avaient une sorte de regard semblable, comme s’ils évaluaient et interprétaient la situation plutôt que de s’engager. Dans des circonstances normales, les Dinka   que je reconnais facilement parce qu’ils sont si grands   sont si admirablement authentiques et amicaux.

Vous lassez-vous de parler d’Abyei et de l’expérience que vous y avez vécue?

Non, non pas du tout. J’ai toujours le sentiment de vouloir prolonger l’expérience. Je l’ai fait à quelques reprises. J’en veux toujours plus, mais je ne veux pas seulement en parler, je veux le faire. J’ai écrit le livre il y a maintenant près de deux ans, mais quand je parle d’Abyei, cela me semble encore réel. Je sais que c’est un véritable endroit et j’en regarde les photos constamment, mais c’est difficile de retourner en arrière. Alors, je ne crois pas que j’y accorde autant d’attention que je pourrai le faire à l’avenir si j’y retourne encore une fois, ou comme je l’ai fait à l’époque.

Il y a encore des parties de mon livre que je ne peux pas vraiment lire. Mais c’est mon devoir de me souvenir parce que c’est un véritable endroit qui mène une lutte véritable à l’heure actuelle. Ces gens sont encore confrontés aux mêmes défis qu’il y a deux ans. Et ce n’est pas seulement au Soudan   mais il y a partout dans le monde des gens qui sont confrontés à la précarité de vivre sur le fil du rasoir.

Après avoir lu votre livre, et je me trompe peut-être ici, il m’a semblé que vous étiez en retrait d’une certaine manière. De toute évidence, ce n’était pas du travail, des patients ou de votre environnement immédiat. Mais une grande partie de l’analyse et de l’interprétation de la situation semblait être dans votre tête. Est-ce seulement la façon dont vous fonctionnez ou, est-ce le résultat d’un mélange de manque de sommeil, de choc culturel, de stress et ainsi de suite?

Je crois que c’est la façon dont je suis fait. Je ne peux pas parler au nom de tous les auteurs, mais dans une certaine mesure, la personnalité d’un auteur présente une qualité d’observateur qui le pousse à prendre le crayon dans sa poche et à se retirer. Dès que vous vous enfermez dans votre espace intérieur, vous n’êtes plus dans l’espace extérieur et vous n’êtes pas engagé   vous observez ou vous interprétez. Alors, je crois qu’il est possible que j’aie passé plus de temps dans mon espace intérieur parce que j’ai eu très peu d’occasions de communiquer facilement, de communiquer de manière habituelle. Les gens de notre mission parlaient italien. Il y avait peut-être une personne qui parlait bien anglais. Et nous étions si occupés. Nous avons travaillé dans un endroit où nous ne partagions pas une langue commune et où nous voyions tellement de personnes mourir... On devient de plus en plus porté à se poser les questions de type existentiel et on commence à avoir ce type de dialogue interne.

C’est quelque chose que nous entendons dire par beaucoup de personnes. Il est difficile de s’adapter non seulement à la culture de votre pays d’accueil, mais travailler à titre de membre d’une équipe multinationale, multiculturelle représente également un défi. Avez-vous gardé le contact avec certains de vos collègues de MSF du Soudan?

Oui. Mohamed et moi parlons sur Skype à l’occasion et nous nous écrivons par courriel. Je lui ai envoyé un exemplaire de mon livre. Je communique également avec Ibrahim, qui était notre technicien de laboratoire. J’espère que j’aurai l’occasion de les rencontrer encore en personne.

Dans votre livre, vous décrivez une réunion avec les dirigeants locaux   la collectivité n’est pas satisfaite du travail de MSF et selon votre propre description, vos collègues et vous vous faites pratiquement engueuler pendant près d’une heure. À quel point est-ce frustrant?

C’est vraiment frustrant. Vous savez, je crois qu’on s’attendait à ce que j’offre une perspective juste. C’est un exemple qui démontre comment j’ai ignoré mon propre avis; ne faites pas ce travail si vous vous attendez à recevoir des félicitations.

Vous ne vous attendez pas à une tape dans le dos?

Ce n’est pas une question de félicitations. L’objectif consiste en réalité à traiter les patients et à consulter la collectivité pour obtenir des conseils sur la façon de mieux atteindre les objectifs que vous vous êtes fixés pour vous-même et d’essayer de travailler le plus près d’eux possible. Mais il faut aussi comprendre que c’est peut-être dans leur intérêt de plaider leur cause le plus possible. Pourquoi ne nous demandent-ils pas un hélicoptère? Pourquoi ne nous leur en donnons pas un? Pourquoi ne nous demandent-ils pas une meilleure orientation ou de meilleurs moyens de transport, ou un appareil à rayons X? Bien sûr, ils veulent ce qu’il y a de mieux pour les gens qui souffrent depuis si longtemps. Alors, lorsque la liste de ce que nous ne faisions pas était présentée sous nos yeux, c’était un peu dur. J’ai mieux compris seulement lorsque j’ai réussi à voir la situation avec un certain recul.

Et si la situation était inversée, nous ferions la même chose. Vous arrivez ici et vous avez beaucoup d’argent. Vous pouvez faire mieux et voici notre liste.

Surtout lorsque vous regardez l’ONU évoluer et avoir accès à toutes ces ressources. Chez MSF, nous avons une quantité limitée de ressources, assez pour faire le travail que nous devions faire   mais seulement pour ce travail. Alors, lorsque nous avons dû établir nos limites, je peux comprendre que les gens aient interprété cela comme un refus. Mais ce n’était pas le cas.

Lorsque vous étiez au Soudan, vous écriviez sur votre blogue de façon régulière et vous avez mentionné qu’au début, ce n’était qu’un moyen de rester en contact avec la famille et les amis, de les informer sur ce qui se passait. Est-ce que c’était votre véritable intention?

D’une certaine manière, oui. Au début, je voulais seulement écrire. Il y a une vérité au sujet de l’écriture, et de ce qui sépare les auteurs des gens qui veulent être auteurs : les auteurs écrivent.

Mais vous auriez pu écrire dans un journal.

Oui, j’aurais pu faire ça. En fait, j’ai toujours espéré qu’en écrivant là-bas, il se passerait quelque chose. Je n’ai jamais imaginé que ce serait un livre. Je pensais que ce serait un article dans le Globe ou le Toronto Star.

J’avais déjà voyagé avec MSF en 2005, et je rédigeais un blogue à titre de journaliste. J’ai réalisé que c’était une plateforme de publication facile et une occasion de véritablement saisir le monde là-bas, de raconter une histoire. C’était extrêmement important pour moi.

Est-ce que c’était une sorte de thérapie pour vous?

Je crois que lorsqu’une personne fait un travail de création, qu’il s’agisse d’un poème, d’une œuvre d’art, d’une nouvelle chanson, d’un livre ou d’un blogue, s’il s’agit d’une action publique d’une certaine manière, c’est que cette personne cherche à tisser des liens avec autrui, ou avec elle-même dans le futur ou le passé. Je crois qu’en ce qui concerne les questions que je me posais, c’est devenu plus qu’une simple histoire, comme « hé! Je suis arrivé à Khartoum et il fait chaud »; elles se sont davantage transformées en « pourquoi sommes-nous ici? Qu’est-ce que nous faisons ici? » Je veux dire par cela qu’à titre de peuple, pourquoi nous préoccupons-nous des gens qui sont à l’étranger? Je devais poser ces questions qui étaient sincères, et ce, sans savoir s’il y avait une réponse. Après que le blogue fut devenu un phénomène, j’ai réalisé que les gens étaient intéressés. C’était vraiment réconfortant. Je ne cherchais pas les félicitations; ce n’est pas comme si ce que j’ai fait était particulièrement remarquable   j’étais entouré de gens qui faisaient la même chose et encore plus. Mais j’ai réalisé que les gens étaient vraiment intéressés et compatissants. Il semblait y avoir une véritable valeur pour la vie humaine que nous avons tous reconnue et je crois que c’est devenu une occasion pour moi de peut-être mieux établir le lien avec les réponses à ces grandes questions.

Avant d’arriver au Soudan, vous avez rejoint MSF à Bonn pour une formation prédépart. Là-bas, on vous a dit que vous pouviez vous attendre à être différent lorsque vous reviendriez. Dans quelle mesure étiez-vous différent à votre retour?

Je ne sais pas. C’est un peu comme le principe d’incertitude de Heisenberg   il y a des choses qui sont impossibles à connaître. Vous pouvez connaître la position d’une particule ou vous pouvez en connaître la rapidité, mais vous ne pouvez pas connaître ces deux données en même temps. Si vous essayez de les mesurer, vous changez sa vitesse. Par conséquent, je crois qu’il est difficile pour moi de dire ce qui a changé en moi. J’ai posé la question à ma mère, qui m’a dit : « Je crois que tu es plus sérieux. » Et vous savez, c’est probablement vrai. Il n’y avait pas beaucoup de place pour la légèreté ou l’impertinence dans ces endroits   bien que j’aime tellement l’impertinence.

Ce type de travail présente un certain sérieux que vous devez équilibrer avec des festivités et l’amour de ce qu’il y a de mieux et de plus beau dans la vie parce qu’autrement, vous pourriez oublier pourquoi vous le faites en premier lieu. Alors, il est important de concrétiser et de cultiver ces choses dans votre journée, dans votre vie. Je crois que j’avais une certaine tendance à l’auto-immolation quand je suis revenu.

Comme je l’ai écrit dans le livre, cela m’a pris près de six mois avant de ressentir de la joie; d’avoir impression que je ne voulais être nulle part ailleurs, c’était vraiment extraordinaire. Et je crois que cette discordance s’est atténuée avec le temps. Ma première expérience au Cambodge où, pour la première fois, j’ai eu ce sentiment extrêmement chaleureux à titre de médecin, était peut-être celle qui m’a changé le plus. Je regarde ma vie maintenant et je ne possède pas grand-chose   je vis dans un appartement. Je m’imagine partir encore une fois et c’est en quelque sorte qui je suis maintenant. Je n’ai pas beaucoup de contraintes. Est-ce que c’est ainsi que j’étais avant ou après? Je ne sais pas. Nous revenons à ce facteur d’incertitude de Heisenberg encore une fois.

Qu’est-ce qui vous passionne le plus : écrire ou être médecin?

D’une certaine manière, je crois que je suis un auteur qui est devenu médecin. J’ai appris à être médecin, mais j’ai toujours eu un penchant pour les phrases. Je les aime. Je crois que mon avenir comprend plus de médecine, parce que j’ai appris que j’aime véritablement les défis et que j’ai non seulement véritablement appris à aimer ça. J’aime l’occasion, elle est stimulante et elle vous permet de vous poser ces grandes questions au sujet de ce qu’est une vie bien vécue, mais qu’est-ce qu’une bonne mort? Toutes ces idées s’y trouvent, mais mon avenir comprend également l’écriture. J’ai un autre livre à écrire pour Doubleday et j’aime avoir l’occasion de m’asseoir là, non pas seulement pour essayer de raconter une histoire, mais également pour imaginer comment je peux écrire un meilleur dialogue, comment je peux le rendre plus réel. C’est vraiment un défi créatif où la médecine est très utilitaire.

Si vous aviez quelques mots à dire ou quelques conseils à donner aux gens qui suivront vos pas, aux bénévoles qui s’engagent pour la première fois dans une région à haut risque semblable au Soudan, que leur diriez-vous?

Je dis aux étudiants si vous pensez à faire ce genre de travail, vous avez le devoir de rendre votre emploi superflu le plus tôt possible. Poursuivez avec la plus extrême hâte votre propre désuétude parce que vous n’êtes pas là pour perpétuer votre propre nécessité, mais plutôt pour donner aux gens les outils qui leur permettront d’être libres.

Dans un monde parfait, si vous faites votre travail correctement, on n’a plus besoin de vous.

Exactement.

En ce qui concerne l’apprentissage à partir des erreurs que j’ai faites, j’étais probablement un peu trop sérieux au Soudan. Je dialoguerais un peu plus attentivement et sincèrement avec la population avec laquelle j’ai travaillé. J’emprunterais le conseil d’un de mes mentors, qui m’a dit avant que je parte pour le Cambodge, assure-toi d’aimer tout ce que tu fais parce que sinon tu ne voudras pas y retourner. Et je crois que c’était un conseil sage.

Pour en savoir plus

Site Web Six Months in Sudan (anglais seulement)
Médecins sans frontières au Soudan
Le Canada à l’oeuvre au Soudan