Monsieur Marks, parlez-moi un peu de votre organisation, l’ONG Search for Common Ground.
J’ai fondé Common Ground en 1982. Je crois que nous sommes la principale ONG qui fait de la résolution de conflits sur le terrain partout dans le monde. Nous avons des bureaux dans 18 pays. Nous nous sommes donné comme mission de transformer le mode de résolution des conflits dans le monde, de décourager la confrontation (gagnant perdant) et de favoriser la conciliation (gagnant gagnant). Notre trousse à outils comprend des éléments d’une très grande diversité. Toutes les méthodes que nous appliquons s’appuient sur un principe simple : comprendre les différences et exploiter les affinités.
Dans ce cadre, tout est possible, ou presque. Vous pouvez faire intervenir la justice pour résoudre un conflit, par exemple par la médiation ou la facilitation, ou vous pouvez emprunter des voies moins traditionnelles, comme la production télévisuelle ou radiophonique, le vidéoclip, le téléroman, l’animation communautaire, l’intervention auprès des jeunes, etc. C’est cette seconde option pour laquelle nous optons depuis 27 ans, donc, tous les deux ou trois ans, un nouvel élément apparaît dans notre trousse à outils.
La production de téléromans pour le changement social compose une bonne partie de votre programmation en tout et pour tout, n’est ce pas?
Environ la moitié, d’après nos estimations.
Un exemple concret de ce genre de programmes, c’est le téléroman intitulé The Team. Cette émission est réalisée et diffusée au Kenya; vous pourriez peut être commencer par nous donner un peu d’information sur le contexte au Kenya. Pourquoi une production de ce genre est-elle nécessaire ou utile?
Le Kenya, qui n’avait pas connu de conflits tribaux ou ethniques depuis longtemps, du moins depuis les élections précédentes, est venu bien près de s’embraser après les élections de fin décembre 2007. Les différends entre tribus ont repris presque tout le devant de la scène. Une ONG kényane nous a demandé de travailler avec elle en utilisant les médias pour aplanir les différends. Nous trouvons que le téléroman ou la dramatique est un moyen très efficace d’y arriver.
Vous vous êtes donc associés à une organisation locale?
Oui, elle porte le nom de Media Focus in Africa.
C’est là une méthode classique de votre organisation?
On ne se permettrait jamais d’écrire quoi que ce soit à 5 000 kilomètres du lieu de production d’une émission radiophonique ou télévisuelle. Nous avons toujours un associé local ou des auteurs locaux, des directeurs locaux et tout le reste sur place. Il y aurait tout au plus un expatrié d’ici qui travaillerait sur un programme.
Donc, outre la réalisation d’une chose en mesure d’exercer une influence positive sur leur société, vous encouragez le développement des compétences et renforcez les capacités locales?
En effet, nous avons entre autres ambitions celle de monter la barre dans le domaine de la production dans le pays où nous œuvrons. Dans un certain nombre de pays, ce but, bien qu’il ne soit pas de la plus haute importance, a permis de véritablement transformer la qualité du journalisme; le Burundi en est le meilleur exemple.
Donc, après les élections kényanes, le pays a fait face à des soulèvements armés déclenchés en partie par les divisions ethniques ou tribales. Common Ground, en collaboration avec Media Focus in Africa, a écrit un scénario ou a mis au point un traitement?
Nous avions déjà conçu la formule; nous avions cette base pour réaliser The Team dans 10 pays. Nous avions une subvention du DFID, au Royaume-Uni, pour produire l’émission. Nous avions inscrit le Kenya sur cette liste avant les élections, parce que c’était un pays important.
Parlez-moi de ce feuilleton en 26 épisodes qui a pour titre The Team.
Dans presque tous les pays où nous œuvrons, il existe habituellement des différends religieux ou ethniques ou encore des différences régionales. Nous avons aussi constaté que le football, ce qu’on appelle ici le soccer, est le sport le plus populaire du monde, si on exclut l’Amérique du Nord. Étant donné que la Coupe du monde 2010 sera jouée en Afrique, la popularité de ce sport sur le continent africain ne peut que croître. Nous avons donc pensé que le football offrirait une tribune parfaite pour parler des problèmes que font naître les conflits ethniques et susciter la compréhension mutuelle et la réconciliation. Dans tous les pays, il y a des gens de religions et d’ethnies diverses, qui viennent de différentes régions, qui forment ensemble une seule équipe de football. L’image est très simple : en l’absence d’une collaboration, il est impossible de marquer des buts. Nous avons donc estimé que cette image pouvait être magnifiée. L’équipe devient ainsi l’illustration d’un Kenya qui fonctionne bien. En fait, au Kenya, nous avons fait quelque chose que nous n’avons jamais fait ailleurs : nous avons inscrit la mixité au programme. Je n’aurais probablement pas ajouté cette facette moi même; je pensais uniquement au volet tribal, mais ce sont les auteurs locaux qui ont proposé cette petite « excroissance ».
The Team est un vrai téléroman, et pas simplement un programme de vidéos éducatives de création?
En effet, c’est une véritable dramatique, c’est du pur divertissement, et la qualité du spectacle déterminera sa popularité. Au Burundi et en Sierra Leone, nos feuilletons radiophoniques ont un auditoire pouvant atteindre 90 pour 100. C’est le genre d’objectif que nous visons. Il y aura une version radiophonique de tout le feuilleton The Team au Kenya.
Vous avez donc ces scénarios divertissants qui sont porteurs de messages implicites. En grande partie, ces scénarios sont conçus et écrits par des gens de l’endroit, dans le cas présent, des auteurs kényans?
La seule condition fixée, c’est que le scénario doit entrer dans ce que j’appellerais le canevas de Common Ground. Autrement dit, il est interdit d’être partisan du génocide, d’être raciste, etc., il faut respecter nos valeurs. En dehors de cela, ils peuvent arriver avec n’importe quoi, c’est beau!
Êtes-vous en mesure de chiffrer le nombre de téléspectateurs ou vous fiez-vous aux critiques?
Les deux. Au Kenya, il y a des cotes d’écoute, mais les résultats prennent du temps à arriver, donc nous n’avons pas encore les chiffres. La station de télévision, Citizen-TV, a fait une très bonne publicité promotionnelle de l’émission. La plupart des journaux en parlent, et nous utilisons le service de minimessages (SMS) de la station pour recueillir les réactions. On nous dit que la station est débordée.
La série satisfait à des normes de production plutôt élevées tant sur le plan technique que du point de vue créatif, n’est ce pas?
The Team est très différent des autres feuilletons kényans du point de vue de la qualité d’ensemble de la production. Nous accomplissons ce qui se situe à l’échelon supérieur du marché de la production et, même si ça ne ressemble pas à un feuilleton hollywoodien ni à La petite mosquée dans la prairie, on ne trouve pas mieux à la télévision du pays, parmi les émissions produites sur place. Ce genre d’émissions est tout à fait nouveau; les gens aiment et c’est réaliste.
Quels sont les autres modes de distribution du programme au Kenya?
Nous allons avoir des cinémas mobiles et nous allons adapter la série à la radio.
Y aura t il un volet éducatif traditionnel ou visez-vous uniquement l’auditoire adulte?
C’est de portée générale, mais les jeunes adultes forment notre auditoire cible. Des DVD seront distribués aux organisations de la société civile. Nous nous efforcerons d’avoir le plus d’impact possible par une action de proximité et, à ce propos, un phénomène très intéressant apparaît, et cela vient de nous arriver également au Liban, où nous produisons un téléroman différent : les acteurs sont venus nous voir, ce n’est pas nous qui leur en avons parlé, et nous ont dit souhaiter poursuivre ce travail et nous ont demandé de leur donner la formation qui leur permettrait de parcourir le pays pour ce faire. Autrement dit, de réunir les gens et de parler de l’unité du Kenya. Je crois que nous allons initier une démarche ou lancer un mouvement pour l’unité du Kenya ou quelque chose du genre.
C’est vraiment un bon point de départ, parce que ces acteurs, comme nous avons pu le constater dans d’autres projets de la sorte, deviennent de grandes étoiles et remplissent un rôle dans leur société. Ils deviennent les porte parole des personnages qu’ils incarnent à l’écran.
C’est intéressant, car c’est un aboutissement que vous n’auriez probablement pas pu prévoir à l’étape de la conception de ce projet, n’est ce pas?
Eh bien! Une des belles leçons que j’ai tirées des expériences vécues au cours des 27 dernières années, c’est que les résultats imprévus sont pour le moins aussi intéressants que ceux qui avaient été prévus.
Pourquoi la formule des téléromans fonctionne t elle si bien, peu importe les cultures?
Je crois que tous les pays du monde ont une tradition orale. Je n’en connais pas un où le conte est absent. Les feuilletons exploitent la même chose. Les gens aiment les histoires, c’est pour la même raison qu’ils vont au cinéma.
Vous avez vécu d’autres expériences, je suppose, où les résultats n’ont pas été aussi bons. Dans votre site Web, j’ai lu que le Moyen-Orient posait problème. Au Libéria, la station radio a été pillée, n’est ce pas?
Oui, mais on a repris l’antenne et nous sommes maintenant très populaires au Libéria.
D’après votre expérience, pouvez-vous me dire s’il faut un contexte particulier ou certaines conditions culturelles pour réussir ce genre de choses?
Une faible concurrence dans le secteur médiatique facilite grandement les choses. Dans un endroit qui compte 150 canaux de télévision par câble, il est difficile d’attirer l’attention. De notre point de vue, un petit marché des médias est un critère important. Sur un tel marché, les résultats peuvent être phénoménaux. Une autre raison, c’est le faible degré de cynisme, phénomène plus présent au Moyen-Orient.
Comment choisissez-vous vos associés sur place?
Chaque endroit est différent. Il y a des endroits où on assure pas mal tous seuls la production et où on engage des gens du coin. Ailleurs, on travaille avec une ONG existante ou une société de production en place. Nous essayons de trouver des gens qui comprennent ce qui motive Common Ground. Nous voulons travailler avec des gens qui ont les mêmes valeurs que nous et, s’il le faut, nous les formons.
Envoyez-vous des gens des États-Unis pour assurer la réalisation, par exemple à titre de technicien ou de producteur?
Le plus « gradé » qu’on ait jamais eu sur le terrain, c’est une régisseuse générale. Dans certains endroits, elle reste au plus trois ou quatre semaines, pendant la réalisation; elle remplit plutôt un rôle de formateur. Ailleurs, une personne reste là pour toute la durée de la réalisation. Cependant, vous ne pouvez pas prendre un réalisateur de l’Amérique du Nord et l’envoyer là où il n’a jamais travaillé dans les mêmes conditions. Trop de choses ne fonctionnent pas, c’est trop dangereux et il faut ajouter le choix du moment… Tout fonctionne à un autre rythme. Nous avons eu des réalisateurs qui ne s’adaptent absolument pas, car ils veulent être en mesure d’allumer les lumières et veulent être certains qu’il y aura de l’électricité, ce genre de choses.
Avez-vous une idée ou une opinion sur les facteurs de réussite de collaborations interculturelles de ce genre?
Le parachutage ne fonctionne pas normalement.
Que voulez-vous dire?
Venir pendant une semaine et rentrer après, certain de pouvoir faire quelque chose, ça ne marche pas. C’est pourquoi nous travaillons avec les gens qui sont sur place, peut être l’expatrié occasionnel, mais surtout les personnes qui habitent dans le pays en question. Vous savez, un expatrié peut savoir ce genre de choses, mais pas les personnes qui s’y rendent pour une semaine ou deux. Il faut établir un lien de longue durée.
Qu’est-ce qui se pointe à l’horizon pour Common Ground?
Bien, nous allons produire 10 autres séries semblables à The Team, ce qui représente beaucoup de travail. Nous ne cessons d’allonger la liste. Nous venons d’y inscrire la Palestine et il est probable que le Zimbabwe s’ajoute également.
John Marks, je vous remercie pour cette entrevue et je vous souhaite bonne chance.
Il n’y a pas de quoi.
Pour en savoir plus
The Team Website (anglais seulement)
Search for Common Ground (anglais seulement)
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