Premiers pas au Mali

Photo prise par une élève de l'école de Kampoloso avec la caméra jetable de l'auteur
À l'âge de 39 ans, après avoir complété le programme « Coopérant Volontaire » du Centre de Formation en Coopération Interculturelle (CFCI), Éric Bertrand laissa derrière sa femme et ses enfants pour un stage de 18 semaines au Mali. Il y trouva là des aspects insoupçonnés de l'incroyable richesse culturelle de ce pays d'Afrique de l'Ouest. Voici quelques observations d'un stagiaire qui mettait les pieds pour la première sur le sol Africain.

Le Sanankuya

« Le sanankuya est une relation qu'entretiennent les « sanankus » (parents à plaisanteries). On se provoque, on s'engueule, on se moque, et des fois, ce sont même des insultes. Mais cela toujours pour rire. Cette relation découle d'un acte sacré de tolérance, de gratitude et de solidarité établie entre les ancêtres de plusieurs ethnies au Mali. Grâce à l'humour, les « parents à plaisanteries » font revivre cette relation qui est aujourd'hui un élément inestimable d'entente et de paix sociales. »

Habib Koité, musicien auteur-compositeur-interprète.

Loin d'être harassant ou désagréable, le sanankuya permet d'envelopper le quotidien d'une bonne frivolité et de permettre un apaisement pour la plupart des différents. Pour ma part, le sanankuya a été un puissant outil d'intégration.

Les Maliens ont la merveilleuse tradition de baptiser de noms autochtones les étrangers qu'ils accueillent. De cette façon, on entre facilement dans cette société riche qui ne demande qu'à se faire découvrir. C'est un honneur pour eux qu'un étranger porte un nom malien. Si celui-ci joue le jeu du sanankuya alors là, c'est le comble. Ils s'ouvrent tout grand et l'expérience en sol malien en est décuplée de satisfaction.

Sous l'impulsion du roi Soundjata Keita au XIIIe siècle, un maillage de « cousins à plaisanteries » s'est formé, permettant de désamorcer les tensions et d'installer une formidable complicité entre les clans. Depuis cette époque, certaines familles sont liées par l'histoire. L'appartenance à une famille, à un clan, est ici l'identité véritable d'une personne. Un Malien n'existe pas principalement par son individualité. Il existe par son appartenance à sa famille. Il est sa famille. Sa personnalité est fortement teintée par celle de cette famille et de son ethnie.

L'histoire de chaque ethnie et de chaque clan familial ainsi que leur origine géographique sont connus de tous. Alors quand une personne se présente à une autre, l'interlocuteur sait à qui il a affaire. Il est un Peul de l'est de Mopti ou un Malinké de Koutiala avec tout le bagage historique et un certain profil de personnalité qui vient avec. Par les chants des griots et par le sanankuya, tous les Maliens connaissent un brin d'histoire de chaque famille et tous connaissent les relations de « cousins à plaisanteries » entre eux.

À tous les jours j'utilisais mon pseudonyme malien, Moussa Doumbia, au détriment de mon vrai nom. Lors des présentations, on me demandait bien vite mon nom de famille et immédiatement, avec un nom malien, les gens marquaient l'amitié qu'ils éprouvaient pour moi à l'aide de ce « cousinage ».

Quel est ton nom?
Mon nom est Doumbia, et toi?
Traoré. Doumbia, ce n'est pas bon!
Non, Doumbia c'est bon!
Les Doumbia sont des mangeurs d'haricots! (Nourriture de pauvres)
Non, les Doumbia ne mangent pas d'haricots!
Tu es un Traoré!
Non, Traoré ce n'est pas bon. Doumbia c'est bon!

On me taquinait, on m'insultait, on tentait de s'élever au-dessus de moi en rabaissant mon clan et en tentant de me convaincre de changer mon nom pour le leur, qui était toujours bien mieux, évidemment. On me traitait parfois de petit numu (forgeron) pour souligner mon statut dans cette « caste » afin de mieux me mettre en boîte. Certains affirmaient même que j'étais leur esclave! Mais les castes n'ont pas de significations hiérarchiques au Mali. Chacun connaît son rôle, sa place mais tout le monde est relié. Seulement les familles sanankus peuvent se dédaigner ainsi joyeusement comme par exemple les pêcheurs Bozos avec les Dogons et les éleveurs Peuls avec les forgerons. Ceci est vraiment fait sans mesquineries et il est fort apprécié que l'interlocuteur défende son clan. Le droit de s'injurier, le devoir de s'entraider entre sanankus; tel est le sanankuya.

Cela peut paraître incroyable, mais ces relations existent vraiment dans le quotidien. Un sananku a des problèmes? Il est de notre devoir de l'aider. J'ai même déjà vu une querelle cesser nette après que les deux passagères du sotrama (des minibus verts servant de transport collectif à Bamako) dans lequel je prenais place eurent réalisées qu'elles étaient « cousines ». C'est comme çà et ce n'est pas seulement du folklore. C'est la vie. Le Mali est un paradis de paix et tous sont d'avis que c'est grandement à cause de la vivacité du sanankuya.

Le simple fait d'avoir un nom malien nous fait donc entrer dans cette valse d'amitiés et de taquineries. Ils éclatent de rire, nous tapent dans la main droite et la serre avec leurs deux mains pour marquer leur enchantement face à l'étranger jouant le sanankuya et usant de son nom malien dans sa vie quotidienne.

Les salutations

Comme dans la plupart des pays de l'Afrique sub-sahérienne, l'humain est plus important que tout au Mali. Lorsqu'on se croise, on se serre la main en prenant des nouvelles de la personne qui se tient devant nous. Le temps se suspend ; rien n'est plus important que la personne à qui l'on tient la main. S'ensuit alors une longue litanie de salutations, de souhaits, de questions et de réponses destinées à rendre vivant. On se demande comment vont nos santés respectives, celles de nos pères, de nos mères, de nos familles, de nos villages et même du Canada! Bien sûr, le Canada est en santé! Je reçois des souhaits de longue vie et de nombreux enfants ainsi qu'Alla daigne être avec nous et qu'il nous protège, nous guide et nous permette de vivre une autre journée. Notre existence est consacrée lorsque nous sommes reconnus par la main qui salue. Le solitaire est un fantôme. Ici, tout le monde est vivant par la reconnaissance de sa personne ainsi que de tous ceux qui l'entourent.

Plus l'on s'enfonce dans l'arrière-pays, plus les salutations sont déférées avec emphase et noblesse. Le chef d'un village s'approche doucement. Sa poigne est puissante, ses doigts calleux et rugueux. Il salut solennellement pendant un long moment en posant sa main gauche sur son avant-bras droit pendant les échanges. À chaque parole, cette main quitte son avant-bras et va frapper son plexus solaire avec les doigts rassemblés, tels une pointe de lance, comme pour aller y chercher son essence même. Il semble me montrer à travers ce geste toute la sincérité et la profondeur de ses paroles. Je me sens considéré plus que jamais et un respect mutuel s'introduit entre nous tout naturellement. Il garde le regard bas, la voix monocorde et il débite ses paroles en continue sans point ni virgule. Il semble soumis par son attitude mais au contraire je le ressens grand, sage et puissant. Les souhaits et salutations sont déversés sans attendre la réponse. Je m'efforce d'écouter bien attentivement afin d'offrir des réponses justes, à point et vitement les intercaler entre deux de ses souhaits. Mais pour cela, il faut comprendre les rudiments de la langue.

La langue

« Viens ici ! », « Assied-toi ! », « Mange ! », les premiers jours en sol malien sont bousculés par nombre d'impératifs verbaux inhabituels dans ma culture. Je n'entends non plus jamais de « S'il vous plaît » ou de « Merci ». Il est facile d'y voir là un manque de politesse mais qu'est-ce donc que la politesse?

La politesse, je ne la connais qu'à travers mes lunettes sociétales nord-américaines. Pour moi, la politesse, ce sont tous les gestes et les paroles qu'il me faut dire ou faire, souvent machinalement, pour vivre en harmonie avec mon entourage. Il est évident que les Maliens vivent en harmonie les uns avec les autres. Donc, il existe d'autres codes de conduite entre eux, différents des miens, qui font office de ce que j'appelle « la politesse ». En fait, ils sont clairement pleins de politesse entre eux et avec le visiteur. Mais cela se fait d'une façon nouvelle pour moi.

Le bamanan est une langue avec relativement peu de mots qui est comprise par un grand nombre de Maliens. Les langues sont construites dans le creuset de leur culture d'accueil et celle-ci reflète de façon éloquente les valeurs des Maliens. Sous ses apparences rudes dépasse le falbala d'une langue chantante et poétique. On dira par exemple d'un fruit qu'il est « l'enfant de l'arbre » (djiri din), d'un œuf qu'il est « près de la poule » (che fè) et de mon épouse qu'elle est « la femme qui est dans mes bras » (muso bè n'bolo). Comme leur culture foncièrement communautaire, la langue est éloquemment dépouillée de verbes de possession. Les choses doivent être dites autrement.

Ces aspects de la vie au Mali sont fascinants et assez faciles à jouer pour l'étranger qui s'y met avec un minimum de volonté. Les Maliens sont respectueux, n'importunent pas le visiteur et sont aussi ouverts que l'étranger le permet. Comme ils le résument si bien : « Si l'étranger ne voit pas la couleur, le Malien ne voit pas la couleur ». Et facilement, tout doucement : « Doni, doni banyagada ». Petit à petit, on y fera son nid.

L'appel du Mali est encore fort, deux ans après mon retour, et je suis convaincu d'y retourner soit par un projet de coopération, soit par un projet personnel dans un avenir rapproché.

À la suite de son stage, Éric Bertrand (Moussa Doumbia) a repris son travail de technicien en assainissement des eaux dans l'agglomération de Longueuil. Il s'est impliqué dans un comité international à l'école de sa fille qui a tenu une journée malienne avec des kiosques, de la nourriture malienne et un groupe de musique du pays. Les élèves ont amassés plus de 10 000 $ via la vente de produits équitables, ce qui a permis de construire quatre cabines de latrines, de meubler six classes et de planter 240 arbres dans des écoles du cercle de Kéméni, là où il a fait son stage.

Présentement, Éric est à finaliser un projet de livre qui pourra épauler le futur coopérant ainsi que le voyageur dans un séjour culturel au Mali en lui permettant d'effleurer plusieurs aspects de la vie quotidienne malienne à travers son récit.

L'appel du Mali est encore fort, deux ans après son retour, et il est convaincu d'y retourner soit par un projet de coopération, soit par un projet personnel dans un avenir rapproché.

Pour en savoir plus

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