Deux années en Tanzanie

Quatre marchands Massaï au marché bétaillé hebdomadaire, Arusha, Tanzanie. Mai 2007. ©Mary Katherine Keown
Mary Katherine Keown est journaliste pigiste et spécialiste des communications internationales. Elle a travaillé auprès d'organismes de lutte contre le VIH/sida, de groupes de défense des droits des femmes, de groupes artistiques et d'organismes du domaine des changements climatiques en Égypte, au Canada et en Afrique de l'Est. Elle a travaillé pendant presque deux ans comme bénévole en Tanzanie. Son travail a été publié dans le Toronto Star, le Sudbury Star, le Saskatoon StarPhoenix, le Tanzanian Guardian, et sur les sites Women's e-News et allafrica.com.

Quand les gens apprennent que j'ai passé presque deux ans à travailler en Tanzanie (enfin, 22 mois et quatre jours, très exactement), ils me demandent habituellement : « Alors, c'était comment? » Je sais qu'ils sont bien intentionnés et que leur intérêt est authentique, mais c'est difficile pour moi de répondre. Encore aujourd'hui, plus de six mois plus tard, je ne suis pas toujours certaine de ce que je dois dire. En tant que journaliste, je n'ai jamais eu de difficulté à dépasser les limites de mots qui m'étaient imposées (y compris celle ci), mais, en ce qui concerne ma propre histoire, je suis souvent à court de mots.

Il s'est passé beaucoup de choses pendant ce temps. La banalité de la vie quotidienne était ponctuée d'expériences remarquables qui m'ont fait sourire ou qui m'ont mis les larmes aux yeux. De même, la vie des êtres qui me sont chers au Canada se poursuivait.

En juillet 2006, j'ai trouvé ce qui me semblait être le placement bénévole idéal auprès d'un organisme canadien. J'ai présenté une demande et j'ai été ravie de me voir offrir un poste dans un réseau régional de lutte contre le VIH/sida à Arusha, en Tanzanie.

En atterrissant à Arusha, j'étais vraiment excitée à l'idée d'enfin arriver en terre d'Afrique – une véritable décharge d'adrénaline. Je me souviens encore du parfum sucré de l'air tandis que je descendais l'escalier sur roues qui me menait sur le tarmac – un mélange odorant d'humidité et des effluves succulents des arbres fruitiers qui abondent dans la région. J'étais là pour apporter ma contribution à une cause mondiale en laquelle je croyais, et j'étais prête à prendre part à une expérience qui, selon mes attentes, favoriserait l'échange d'idées, de compétences et de cultures.

Malheureusement, l'année que j'ai passée au réseau de lutte contre le sida ne s'est pas déroulée comme je m'y attendais. J'avais des points de vue très différents de ceux de l'organisme qui m'accueillait quant à la dynamique au sein du bureau et à la contribution des bénévoles. J'ai travaillé du mieux que je le pouvais et j'ai terminé quelques projets intéressants, y compris une stratégie de marketing et une trousse pour les médias, mais j'ai également eu à faire face à certains obstacles décevants.

La souplesse est une qualité essentielle pour ceux qui veulent travailler dans un contexte international. Je m'attendais à ce qu'il y ait des changements à la description de mes tâches et de mes responsabilités, et j'étais disposée à faire une partie des tâches administratives ennuyeuses qui permettent à une organisation de fonctionner, mais j'étais impatiente de contribuer de manière tangible et solide à un dialogue régional sur le VIH/sida.

J'ai fait des erreurs. Je n'étais pas l'employée parfaite et je n'ai pas réussi à m'intégrer à l'équipe de mon bureau. J'ai également appris des leçons de vie essentielles. Sans le vouloir, mes collègues m'ont appris bien des choses, et, dans le poste que j'occupe actuellement, je continue à réfléchir à l'année que j'ai passée au réseau. Je sais que les obstacles auxquels j'ai fait face font en sorte que je suis un meilleur membre de l'équipe du bureau.

Un nouvel emploi

Je suis parvenue à réussir cette difficile affectation et, déterminée à apporter une véritable contribution, j'ai accepté un nouveau contrat de 10 mois avec un autre organisme. Dans le cadre de mon nouveau poste, on m'a confié la tâche d'établir une alliance visant à contrer les effets des changements climatiques dans les campagnes de Tanzanie. Les activités de recherche, le réseautage avec les ONG et les missions sur le terrain m'ont permis de connaître la Tanzanie de plus près – le pays, ses gens, les difficultés auxquelles ils font face et leur infinie humanité.

Mon nouvel emploi m'a revigorée. Je travaillais de chez moi et, chaque matin, j'étais réveillée par le chant enthousiaste d'enfants qui poussaient la note avant d'entrer en classe dans une école située tout près. Chaque jour, cela me faisait sourire.

J'ai également travaillé en tant que journaliste pigiste à temps partiel. J'ai vendu des articles à des médias canadiens et américains; j'ai publié des chroniques dans l'un des journaux de ma ville natale et j'ai travaillé sans relâche à des reportages photo.

À l'occasion, il était frustrant d'avoir à tenter de comprendre les mécanismes du journalisme propres à un environnement culturel différent. Les Tanzaniens n'ont vraiment pas adopté le courriel comme nous l'avons fait au Canada, ce qui rend tout le processus très long et laborieux. Chaque fois que j'avais un appel à faire, je me disais que j'aurais dû être plus attentive pendant mes cours de swahili.

Le fait d'avoir à me fier à des interprètes m'a rappelé les jeux de confiance auxquels je jouais au secondaire – ceux où on se laisse tomber sur le dos dans les bras de nos camarades –, et l'organisation d'entrevues s'est révélée un perpétuel exercice de patience et de persistance. Mais cela valait la peine. Je suis fière des articles que j'ai rédigés, et j'espère que j'ai aidé à sensibiliser les gens à propos de certains des enjeux auxquels les peuples de l'Afrique de l'Est font face. Quand j'étais inscrite au programme de journalisme au Cambrian College, je me souviens d'avoir rédigé quelque chose où je disais vouloir donner la parole aux sans-voix. Ma contribution au dialogue mondial est infime, mais j'espère qu'elle a permis de faire entendre, à tout le moins, un murmure.

J'ai appris à trouver de nouveaux angles qui interpellent des auditoires de l'autre côté d'un océan, à m'entêter à suivre des pistes (j'ai constaté que les gens se méfient des journalistes), et à décortiquer des situations et à remettre en place les pièces du casse tête. Je travaillais, travaillais, travaillais… et je le faisais parce que j'adorais ça. Le jour, je travaillais à plein temps à la mise sur pied de l'alliance, mais je passais presque toutes mes soirées assise à mon ordinateur, à faire des recherches pour de nouveaux articles et à chercher de nouvelles avenues pour mon travail.

J'ai appris comment amadouer les sujets timides pour les amener à parler. Je me souviens d'avoir interviewé deux grands mères qui élevaient l'équivalent d'une équipe de soccer complète de petits enfants, à la suite de la mort de leurs parents. Au début, les femmes étaient silencieuses, incertaines de ce que je voulais ou de la raison pour laquelle je m'intéressais à leurs histoires. J'ai parlé avec les enfants – des enfants magnifiques et animés, sagement assis en rangée, comme des élèves attentifs. À un seul moment, ils se sont montrés désobéissants, mais un coup d' œil sévère (et aimant) de l'une des grands mères a rapidement mis fin aux mauvais coups.

J'ai obtenu la confiance des grands mères, et elles m'ont alors confié des histoires illustrant une dignité et une force absolues. Elles avaient perdu leurs propres enfants – à la suite d'accidents de la route et de la maladie – mais elles n'étaient pas découragées à la perspective d'élever leurs petits enfants. J'ai été touchée par l'ampleur de leur amour. Enfin, j'ai compris l'importance de la famille en Tanzanie. Nous naissons dans nos familles, et ce sont ces liens qui nous rendent humains.

Humanité naturelle

Au cours de ma première année en Tanzanie, j'habitais avec deux colocataires, mais, en mai 2008, j'ai déménagé dans ma propre maison. J'ai embauché une femme, dont le seul nom que je lui connaissais était Mama Derek, pour faire mon lavage une fois par semaine. Elle emmenait presque toujours avec elle son tout petit, le Derek mentionné ci dessus. Je ne parlais qu'un peu de swahili, et elle ne connaissait pas l'anglais, mais nous nous débrouillions pour communiquer. Elle me racontait les grandes étapes de la vie de Derek – ses premiers pas, ses premières dents –, et se donnait toujours beaucoup de mal pour faire un petit peu de travail supplémentaire chez moi. Je n'ai jamais eu à demander d'aide, et elle n'a jamais demandé plus d'argent. Mama Derek semblait tout simplement être particulièrement à l'écoute de mes besoins domestiques.

Quand Derek pleurait, elle l'installait sur son dos dans un porte bébé tandis qu'elle lavait mes draps, penchée par-dessus une grande bassine, lavant et frottant à la main. Quand je servais le déjeuner, elle veillait à toujours nourrir son bébé en premier, avant même de se prendre une bouchée. Son amour pour son enfant me bouleversait. Peut être que ce type d'amour est universel et illustre les sacrifices que font les parents, mais ces moments de tendresse ne manquaient jamais de me frapper. Je me considère chanceuse d'avoir pu partager quelques mois de la vie de Mama Derek et de son enfant. Encore une fois, j'étais un témoin avide de démonstrations d'amour intarissable, d'humanité naturelle et de liens familiaux qui semblaient plus forts que du kevlar.

Tomber en amour avec la Tanzanie à dos de motocyclette

J'avais la chance de vivre à l'ombre du mont Méru, le deuxième sommet en altitude de la Tanzanie et le c œur du pays masaï. À deux reprises, un ami et moi avons emprunté une motocyclette et quitté la ville.

Nous avons passé un après midi loin des sentiers battus, à explorer les savanes semi arides des terres masaï, à rendre visite à des membres de la plus illustre tribu d'Afrique de l'Est et à errer dans les vastes espaces. Nous avons quitté la route, pour voyager le long de collines ondoyantes couvertes de broussailles, sous des cieux infinis. Cet après midi là, nous avons suivi la direction changeante de la brise et les heureux hasards qui se présentaient à nous.

Un autre après midi, nous sommes partis en direction des contreforts du mont Méru. Nous avons grimpé le long des pistes poussiéreuses qui menaient à de petites terres agricoles et, en fin de journée, nous avons atteint les forêts de pins d'un village situé sur le flanc de la montagne. L'air était pur et frais, et la canopée s'étalait sur plusieurs centaines de pieds au dessus de nos têtes. Les feuilles de fougères répandues sur le sol étaient aussi grosses que la moitié de mon corps et, si le besoin s'était fait sentir, elles auraient aisément pu servir de berceau.

Le parfum des arbres était si fort et m'était si familier que, pendant un instant, j'ai oublié où j'étais. Je croyais que j'étais de retour au Canada, à la Wasaga Beach, sur les rives du lac Huron. J'ai passé les étés de mon enfance à Wasaga, dans un petit chalet spartiate adjacent à d'immenses rangées de pins. Cet après midi là, en Afrique, j'ai humé l'odeur de mon enfance et j'ai revu, une fois de plus, les impressionnants orages d'été des Grands Lacs… Sublime.

Ces excursions hors de la ville, dans les collines et les savanes, ont véritablement scellé mon amour pour la Tanzanie. Elles m'ont donné le sentiment d'être connectée à ce pays et à ma vie là bas. En tant qu'expatriée, je suis à la recherche d'expériences uniques qui incarnent mon nouvel environnement, qui, en retour, me rappelle mes racines au Canada et mon admiration pour ce pays.

Rentrer chez soi

Il peut être difficile de rentrer d'un placement outre-mer. Les amis et la famille sont passés à autre chose, tout comme moi, et des malaises peuvent surgir au moment de refaire connaissance. On pourrait faire un parallèle avec le crissement d'ongles sur une ardoise : ce sont des moments qui passent rapidement et qui ne laissent pas de véritable traumatisme, mais, sur le coup, ils peuvent être délicats et pénibles à traverser. Je sais que mes expériences outre-mer m'ont changée, et, parfois, j'ai du mal à reconnaître que mes nouvelles valeurs et pratiques peuvent être étrangères, voire contradictoires, pour ceux que j'aime au Canada.

Je suis rentrée au Canada le 19 décembre 2008. Aujourd'hui, en juin 2009, je réfléchis aux premières semaines qui ont suivi mon retour, et je crois que j'étais un peu traumatisée. De un, j'avais oublié à quel point les hivers du nord de l'Ontario peuvent être froids. Quand je suis montée dans l'avion à Arusha, il faisait environ 30 degrés Celsius; quand je suis descendue à l'aéroport régional de Sudbury à 1 h, il faisait presque moins 35 degrés.

J'ai hiverné tout l'hiver. Mon changement de point de vue était encore plus grand que l'écart de température. Je continue d'être une optimiste réaliste. De temps à autre, je mets de côté mes lunettes roses, mais elles n'ont pas été endommagées.

En janvier 2009, j'ai participé à une fin de semaine réunissant des bénévoles rentrés au pays. C'était comme de rentrer chez soi. Pendant la fin de semaine, j'ai rencontré d'autres bénévoles qui avaient passé du temps en Afrique sub-saharienne. Le fait de partager des anecdotes sur nos réussites et nos difficultés m'a aidé à assimiler mes propres expériences. Cela m'a fait du bien de savoir que je n'étais pas seule à me sentir déroutée et à éprouver de la nostalgie pour l'endroit qui avait été mon chez moi pendant presque deux ans. Cela m'a permis de faire la paix avec bon nombre de mes frustrations et de mes déceptions, et m'a donné l'occasion de faire connaître mes réussites à d'autres bénévoles.

Quand les gens me demandent : « Comment était la Tanzanie? », je peux répondre franchement que c'était un endroit spécial où j'ai connu des moments inoubliables. Ils n'étaient pas tous fantastiques, mais j'apprends à les évoquer avec attendrissement, et je commence à accepter les manières dont ce voyage m'a changée et les leçons indélébiles que j'y ai apprises. Pour cela, il me faut remercier tous ceux qui se sont montrés exigeants envers moi, ainsi que ceux qui m'ont fait don de leur humanité le plus gentiment du monde. Après tout, ils m'ont tous beaucoup appris.

Mon histoire d'amour avec le journalisme, qui frôle l'effervescence, je la dois au travail que j'ai fait en Tanzanie. Je crois au développement international, encore plus maintenant qu'avant de partir pour la Tanzanie. J'ai choisi cette carrière et j'accepte tout ce qui vient avec, ses difficultés comme ses récompenses. J'imagine qu'il y a des hauts et des bas dans la plupart des domaines, mais les récompenses qu'offre une carrière internationale peuvent être une réelle source d'inspiration et, en ce qui me concerne, donner de l'élan à mes efforts. J'espère continuer à contribuer à un paradigme mondial, un paradigme qui promeut la justice et l'égalité pour 6,7 milliards de personnes, et ce n'est pas fini.

Mary Katherine Keown est journaliste pigiste et spécialiste des communications internationales. Elle a travaillé auprès d'organismes de lutte contre le VIH/sida, de groupes de défense des droits des femmes, de groupes artistiques et d'organismes du domaine des changements climatiques en Égypte, au Canada et en Afrique de l'Est. Elle a travaillé pendant presque deux ans comme bénévole en Tanzanie. Son travail a été publié dans le Toronto Star, le Sudbury Star, le Saskatoon StarPhoenix, le Tanzanian Guardian, et sur les sites Women's e-News et allafrica.com.

Pour en savoir plus

http://www.marykkeown.blogspot.com (en anglais seulement)
http://fr.allafrica.com
http://www.carbontanzania.com (en anglais seulement)
http://onusida.org/fr/
http://www.tanzaniatouristboard.com (en anglais seulement)